On a connu le Grenelle de l’environnement. En reprenant le terme de « Grenelle » – du nom de la rue du ministère du Travail, où gouvernement et patronat durent négocier, sous la pression de la grève générale, en Mai 68, avec les syndicats –, Sarkozy et Borloo détournaient déjà le sens d’une vraie négociation, qui n’a lieu que dans un rapport de force construit. Du moins, le monde associatif était-il invité.
Avec les états généraux de la presse, la parodie de concertation est poussée encore plus loin puisque, pour l’essentiel, les participants sont des patrons. Comment croire à la légitimité d’un processus de relance d’une presse pluraliste, lorsqu’il est décrété par le chef de l’État, inauguré par lui, et soutenu par ses très proches amis (Bolloré, Lagardère, etc.), personnages clés du secteur ? Il suffit de lire les rapports de l’Institut Montaigne et de la députée UMP Danièle Giazzi pour comprendre ce qu’il sortira de ces prétendus états généraux : précarité, flexibilité, déréglementation, concentration.
Objectifs connus
Dans un tel cadre, les camarades de la LCR et du NPA travaillant dans le secteur – journalistes, employés, ouvriers – ont cherché à convaincre qu’il fallait boycotter cette comédie et construire une riposte unitaire des salariés, de leurs organisations professionnelles et syndicales, mais aussi des associations de lecteurs et de tous ceux qui s’intéressent à la défense de la liberté d’expression et du pluralisme. Participer sur un strapontin ne faisait que légitimer des mesures décidées à l’avance.
Sarkozy l’a dit : la presse doit être une marchandise comme une autre, elle doit juste être rentable. Pour ce faire, il doit surgir en France quelques grands groupes multimédias capables de rivaliser avec les plus grands au niveau mondial. Rien de bien nouveau, à vrai dire, cette politique étant déjà à l’œuvre. Mais que reste-t-il du rôle décisif de la presse d’opinion dans une démocratie ? Rien. Elle devrait être remplacée par une presse aux ordres et rentable, touchant des subventions (au nom du pluralisme) bien que les groupes auxquels elle appartient soient parmi les premiers du CAC 40 !
Les conséquences de cette logique sont lourdes pour les salariés. Pour les journalistes : insuffisante protection des sources, révision du droit d’auteur pour utiliser un article sur différents supports et ne le payer qu’une fois, reprise en main de la Commission de la carte par les patrons, privatisation de l’AFP. Pour les imprimeries, un seul mot d’ordre : réduire les coûts. Cela signifie poursuivre les coupes dans les effectifs (comme si les milliers d’emplois perdus depuis dix ans avaient amélioré la situation des journaux), remettre en cause les conventions collectives, « moderniser » avec des aides financières considérables de l’État. Idem pour la distribution : détruire les emplois à statut des ouvriers NMPP pour précariser le travail en le transférant à la sous-traitance, en toute précarité ; remettre en cause la loi Bichet (qui permet à tous les titres, y compris aux plus petits, une égalité d’accès au réseau de vente) ; aggraver la précarité pour les salariés du transport et pour les porteurs à domicile, ces emplois sous-payés de quelques heures (très tôt le matin) que Sarkozy veut voir se multiplier au nom d’un travailler plus pour tous ceux qui ne gagnent pas assez pour vivre, y compris les retraités ; multiplier les points de vente annexes, en fragilisant un peu plus les kiosques.
Les éditeurs de presse quotidienne répètent à l’envi que le papier a un avenir, à condition d’offrir un plus : un plus de décryptage, un plus de réflexion, un plus d’opinions. Voilà qui est bien dit ! Hélas, en feuilletant les journaux, on est bien souvent en peine d’en trouver un qui parle d’autre chose que du consensus autour duquel s’articule la vie politique réelle. Dans la presse régionale, la démonstration est poussée à l’extrême, quelques groupes concentrant l’essentiel des titres. Qui ne connaît pas ces journaux qui fusionnent peu à peu leurs moyens au point de publier des dizaines de pages communes ?
Presse et démocratie
Défenseurs du libéralisme et de la concurrence, les patrons de presse se bâtissent des empires où la concentration tue la pluralité. À l’inverse, il faut proposer un projet qui permette à une presse pluraliste et libre d’exister. Dans une société régie par la « libre concurrence », nous savons que toutes les libertés sont formelles, au sens où elles sont immédiatement limitées par la question des moyens financiers. La liberté d’expression n’échappe pas à cette règle. Elle nous est pourtant précieuse, pour aujourd’hui et pour demain dans une société socialiste, non seulement parce qu’elle laisse la possibilité, aux esprits critiques et aux révolutionnaires, de s’exprimer (et ce droit est fragile) mais, plus profondément, parce que notre conception de la transition vers une société libérée des lois du marché exige l’action consciente du peuple. Or, il ne sera de peuple conscient et actif que celui qui possédera l’information et la débattra. C’est pourquoi les révolutionnaires préfèrent le combat idéologique à la censure, le choc des opinions au choc des slogans, et ils restent en toutes circonstances les fervents défenseurs de la liberté d’expression, y compris pour les pires ennemis de la liberté, comme le disait le journaliste communard Jules Vallès.
Aussi, le pluralisme doit-il être organisé et protégé par la loi. D’abord, avec l’interdiction de la concentration des grands médias d’information, quel que soit le support (presse écrite, radio, télé, Internet). À côté d’un secteur laissé à la libre initiative d’individus ou de groupes d’intérêt (social, culturel, cultuel, économique, sportif…), où les droits du journaliste doivent être étendus, nous proposons que soit créé un véritable service public de la presse quotidienne. Depuis l’outil industriel nécessaire à la confection des journaux jusqu’à leur distribution, à prix modique, aux lecteurs.
Chaque parti politique pourrait ainsi rédiger, imprimer et faire distribuer son quotidien, doté de moyens identiques. Cela suppose la création d’un pool pour la réalisation des pages ; la création de centres d’impression à Paris et en régions, avec la consolidation de la convention collective ; la restauration du rôle des NMPP sur ses principes initiaux, permettant un traitement égal des titres des deux secteurs (service public de la presse quotidienne et secteur laissé à la libre initiative) avec la réintégration de toute la sous-traitance. Cela suppose aussi que La Poste restaure un service public de distribution de la presse, intégrant et développant le portage matinal chez l’abonné, avec de vrais emplois. Cela suppose encore de donner aux kiosquiers, pour en développer le nombre, un statut avec une garantie de salaire ne pouvant être inférieur au Smic et des kiosques modernisés.
Enfin, nous proposons que cette offre puisse être élargie à des associations ou à des syndicats groupés pour la défense de causes sociales, écologiques, intellectuelles, majeures. Ces principes pourraient, pourquoi pas, avoir une déclinaison régionale. ■